Changements climatiques : la bataille acharnée des petites exploitations agricoles de café - Association québécoise du commerce équitable
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Changements climatiques : la bataille acharnée des petites exploitations agricoles de café

Changements climatiques : la bataille acharnée des petites exploitations agricoles de café

Au cours des 25 dernières années, mon travail m’a amenée à voir l’ensemble des niches de l’industrie du café, de l’Amérique centrale, où j’ai passé près d’une décennie à travailler avec les agriculteurs et agricultrices de petite échelle pour développer des techniques de production biologiques, jusqu’à mon chez-moi, à Montréal, où je gère présentement l’importation, les communications et les projets d’amélioration de la production pour CoopCoffees. Ces expériences ont changé la façon dont je vois maintenant ma tasse de café le matin; pendant cette routine matinale, je pense souvent aux producteurs et productrices avec qui j’ai travaillé et je me demande souvent comment ils gèrent les effets des changements climatiques.

Les émissions de gaz à effet de serre en agriculture ont presque doublé depuis les cinquante dernières années, avec plus de 10 millions de tonnes émises entre 2001 et 2011 selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Si on laisse aller les choses, ces émissions continueront de croître d’environ 30% d’ici 2050, d’altérer les modèles climatiques, et d’affecter les modes de vie des agriculteurs et agricultrices partout sur la planète.

La destruction généralisée de la rouille des feuilles

Les effets des phénomènes climatiques extrêmes peuvent se voir avec la crise continuelle de la rouille des feuilles qui sévit chez les producteurs et productrices de café d’Amérique latine et affaiblit les capacités productives de millions de plantations de café, grandes comme petites.

Une feuille infectée par Hemileia vastatrix – la rouille de feuilles de café. (Source: Smartse, Wikimedia Commons)

Pour les producteurs et productrices de café de petite échelle d’Amérique centrale, la saison de production de 2012-2013 a été particulièrement dévastatrice. Provoqué par des pics de température anormalement élevés, une saison des pluies prolongées et des sols et des arbres plus vulnérables, l’éclat orangé du champignon, qu’on appelle rouille des feuilles, s’est propagé comme une traînée de poudre. Après avoir atteint un seuil critique, ce champignon a littéralement dévoré les caféiers d’Amérique centrale. Les agriculteurs et agricultrices qui travaillaient avec CoopCoffees ont rapporté des diminutions de rendement oscillant entre 15% et 85% par rapport à leur production antérieure, dépendamment des conditions locales.

La rouille des feuilles, ou «roya» comme on la connaît en espagnol, attaque les feuilles des caféiers, limitant ainsi la photosynthèse. Cela a pour effet de freiner la croissance des cerises de café en saison, et de mettre en danger la production de fleurs pour la saison suivante. Dépendamment de la gravité de l’infestation, la roya peut tuer une branche ou un arbre au complet, affectant ainsi non seulement la récolte en cours mais aussi les rendements des récoltes pour les années à venir.

Selon l’Organisation internationale du café (OIC), la rouille des feuilles a causé des pertes de plus de 2,7 millions de sacs de 60 kg de café, soit approximativement 500 millions de dollars américains en revenus pour les fermiers et fermières durant la seule saison de 2013.

Maintenant – après plus de deux cycles complets de production et à la suite d’une panoplie de rencontres de haut-niveau, de retraites organisées par l’industrie du café, de nouvelles propositions de résilience et de stratégies élaborées par les fournisseurs, le déploiement de recherches intensives en laboratoire sur des variétés de plantes résistantes à la rouille, et les programmes en cours de rétablissement des terres et des prêts pour la réhabilitation des champs – le montant global des dépenses pour se remettre des impacts de la roya est absolument incalculable.

Je vois la crise de la roya simplement comme un signe des temps à venir. Si nous ne pouvons pas modifier le rythme des changements climatiques tout en améliorant simultanément la résilience des producteurs et productrices aux variations extrêmes des températures, nous devrions nous attendre à ce que ce type de catastrophe agricole survienne sur une base bien plus régulière.

Un aperçu de la production équitable du café

Chez CoopCoffees, nous voulions répondre rapidement aux besoins de nos partenaires locaux en posant des gestes concrets pour les appuyer. Nous nous sommes mis d’accord pour offrir une prime supplémentaire qui irait directement aux coopératives agricoles aux prises avec la rouille des feuilles. Comme la crise persistait, nous avons joint nos forces avec la Fondation Progreso et Root Capital, qui donnaient à leur tour un montant équivalent au nôtre. Et malgré toute la satisfaction d’être un participant actif dans de tels programmes d’aide, j’avais besoin de comprendre ce qui était à la base de ce problème, et comment je pouvais appuyer plus efficacement les producteurs et les productrices. C’est ainsi que je suis partie, tête première, pour un voyage d’apprentissage intensif.

C’est de cette façon que j’ai atterri au Honduras, aux abords d’une terre biologique et régénérative de cinq hectares, appartenant à Oscar Alonso. Son champ était rempli d’arbres luxuriants, verts et excessivement productifs. Pendant ce temps, ses voisins, qui utilisaient des techniques conventionnelles d’agriculture, devaient se battre pour obtenir un minimum de production. Le contraste était frappant, et cela a changé tout ce que je croyais comprendre sur l’agriculture.

Ce n’était pas seulement qu’Oscar avait su obtenir des récoltes impressionnantes, c’était le fait qu’il les ait obtenues pendant que les fermiers et fermières autour de lui connaissaient des échecs dévastateurs. Les «experts» du courant dominant en agriculture continuaient de faire la promotion de l’utilisation intensive de fongicides et de variétés résistantes à la rouille, malgré le succès des solutions biologiques alternatives.

Alors pourquoi le champignon passait-il à côté des champs d’Oscar pour attaquer ses voisins?

La réponse était dans le sol. Oscar avait reçu une formation et avait été encouragé par l’équipe du Café Organico Marcala (COMSA), sa coopérative, à cultiver la vie microbiologique dans son sol et à laisser ce même sol en santé protéger les arbres.

Et il s’est avéré qu’Oscar était un étudiant modèle. Il a donc adopté un plan simple mais intense de renforcement des systèmes naturels dans son champ: il a augmenté les quantités de matières organiques, amélioré la qualité de son compost avec des bactéries et des champignons bénéfiques produits localement, arrosé les surfaces des feuilles plus vulnérables de purins de compost et installé un paillis de coques de noix de coco gorgées d’eau pour soutenir la vie du sol et conserver un taux d’humidité stable.

La roya est un champignon d’origine naturelle qui affecte les plants de café partout sur la planète. Mais il peut être contrôlé quand les champs conservent un équilibre écologique.

Une vaste étude sur la rouille des feuilles, menée par l’équipe de biologie évolutive et des ressources naturelles de l’Université du Michigan, suggère que la crise découle ultimement d’une perception trop simpliste d’une «toile complexe d’interactions écologiques, une toile qui défie les tentatives individuelles de management». Les auteurs de l’étude conviennent que «ce pourrait être l’ensemble de la structure écologique de l’agroécosystème qui devrait être considérée, ce qui rejoint les nombreux appels récents pour une approche plus nuancée de la gestion des services de l’écosystème de façon générale, et plus spécifiquement de la lutte contre les parasites.»

Le temps est peut-être venu de retourner aux principes de bon sens. Nous devons nous attarder sur le tout pour comprendre ses parties. Et nous devons mettre en évidence les succès qui émergent de ce contexte difficile et les saluer.

Repartons à zéro : aidons les petits producteurs et les petites productrices à obtenir un sol vivant et en bonne santé, ainsi qu’à reconstruire des écosystèmes stables et sains dans leurs communautés.

Texte original de Monika Firl paru dans Fair Trade Magazine, édition hiver/printemps 2016
Traduit par Valérie Caron, avec l'aimable autorisation de l'auteure